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Tache sur le pantalon : « La honte, tout le monde va savoir que j’ai mes règles »

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Ann-Laure, fondatrice des Intelloes, raconte dans cet article comment adolescente, elle a vécu sa première peur de la tâche de sang pendant les règles. Une expérience que beaucoup de jeunes filles et de femmes traversent durant leur vie. 

Tout avait pourtant commencé normalement. Une journée de milieu d’année scolaire, avec son lot de rigolades et ses épisodes d’ennui. Elle s’est transformée en une sorte de baptême du feu, dont je me serais bien passée.

La honte

Ce jour débute comme les autres. Nous sommes en 2002, j’ai 13 ans, et je suis en classe de quatrième. En fin de matinée, j’aurai un cours de sport et je présenterai mon exposé d’éducation civique l’après-midi. Comme beaucoup de jeunes filles, il est hors de question de clamer publiquement que j’ai mes règles depuis trois jours. Pourquoi ?

Parce que c’est un secret, un non-dit mieux gardé que les codes nucléaires ou la recette de la sauce du Big Mac. Hormis quelques copines dans la confidence, celles qui tiennent la porte des toilettes des filles quand le verrou est HS, ou celles que j’interpelle dans les moments de galère (« pss, pss, t’aurais pas une serviette ? »), personne ne sait que je suis réglée.

Affronter les autres

Encore moins les garçons, les copains, qui grimacent d’horreur lorsque l’on évoque le sang qui coulent entre nos jambes chaque mois. Comme si c’était la chose la plus répugnante qu’ils n’aient jamais entendue. D’ailleurs, la seule vue d’un emballage hygiénique rose suffit à leur donner des nausées.

En matière de règles, la frontière garçon-fille semble infranchissable des deux côtés à cet âge-là. Même Donald Trump n’en construira pas une aussi solide entre son pays et ses voisins.

Bassin rempli de liquide rouge, pouvant illustrer les règles

© Caroline Bertolini

Après la récréation de 10 heures, je m’installe à ma table dans la salle d’histoire-géographie. La prof nous ordonne d’ouvrir nos manuels. Elle débite son cours, que j’écoute tant bien que mal. Je suis au premier rang et, elle est assez sévère. Hors de question de bavarder avec mon voisin d’à côté ou de montrer le moindre signe de lassitude.

La chaleur

Je me penche pour récupérer un objet dans mon sac à dos quand je la sens.

Cette sensation de chaleur entre mes cuisses. Pas grand chose, peut-être quelques gouttes.

Zut. J’ai pourtant été aux toilettes pendant la pause.

Depuis l’arrivée de mes règles quelques mois auparavant, je constate que mon flux est très léger. À peine besoin de changer de protection deux fois dans la journée, même durant le deuxième jour. Je suis assez sereine à ce sujet.

Je me remets droite sur ma chaise.

Encore cette sensation de chaleur.

Cette fois-ci, il y avait un peu plus de gouttes. Je croise les jambes, comme pour retenir ce qui veut s’échapper de moi.

La prof ne me laissera jamais, jamais, sortir de la classe. Impossible de lui expliquer discrètement que c’est pour me changer. Et puis comment attraper une serviette hygiénique dans mon sac sans me faire griller par la moitié de la classe ?

Je commence à me tortiller sur ma chaise. A chaque mouvement, le sang s’écoule un peu plus abondamment. Une autre sensation m’envahit.

Je préfère penser qu’elle est le fruit de mon imagination, mais elle est bien réelle : mon bas est mouillé. Un joli jean bleu clair, dont je me souviens encore, 17 ans après.

Mon pire cauchemar

Mon pire cauchemar s’est réalisé. J’ai une tâche sur mon pantalon. À ce moment-là, comment se douter que même les années d’expérience en tant que jeune fille, puis femme, ne suffiront pas à me débarrasser de cette hantise. J’ignore encore combien de fois je marcherai devant mes copines après leur avoir préalablement demandé de s’assurer que mon pantalon est immaculé (1000 fois, environ). Cette peur de la tâche fera partie d’une de mes plus grandes phobies d’adolescente. Montrer son sang menstruel, c’est prendre le risque d’être condamnée au bûcher.

La seule chose qui importe est de camoufler la catastrophe. Le cours s’achève enfin, et je me lève une fois les derniers élèves partis. J’enfile ma doudoune noire. Par bonheur, elle est assez longue pour couvrir mes fesses et une partie de mes cuisses. Je fuis la salle de classe, aussi vite que possible.

Il est 11 heures du matin, et je devrai affronter le cours de sport, et mon exposé d’éducation civique, deux auréoles cramoisi sur mon jean avant de pouvoir rentrer à la maison en fin d’après-midi.

J’ai le sentiment que cette journée est la pire de ma vie. « Tout le monde va savoir que j’ai mes règles. Tout le monde se souviendra que j’ai sali mon pantalon. » Qui pouvait m’expliquer à ce moment-là que cette tâche, qui est en fait celle de la honte d’être une femme, n’a pas lieu d’être ?

Sang bleu

Quasiment deux décennies après cet « incident », il est enfin appris aux adolescentes et adolescents dans les publicités pour protections hygiéniques que le sang n’est pas bleu, mais rouge.

L’hémoglobine est montrée en abondance dans les séries TV médicales, quand l’écoulement menstruel fait encore figure de tâche à l’écran, sur les réseaux sociaux, dans les cercles intimes, ou dans la vraie vie.

Comment un tel tabou s’est-il ainsi installé autour du sang menstruel, alors qu’il concerne la moitié de l’humanité ? s’interrogeait Le Monde dans le texte d’introduction d’une vidéo sur les règles en 2017.

La question est plus que jamais d’actualité.

 

Ann-Laure Bourgeois

4 commentaires

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