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Peut-on aimer le rap et être féministe ?

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Mettre Orelsan dans sa playlist et dénoncer le harcèlement de rue fera-t-il de vous quelqu’un qui manque à ses principes ? Les Intelloes se sont demandées si rap et féminisme étaient compatibles. Safia Bahmed-Schwartz, artiste et musicienne, a accepté de répondre à nos questions sur ce sujet.

 

LES INTELLOES : Les paroles de certains morceaux de rap sont souvent insultantes envers les femmes. Leur corps ou leur rôle de mère peuvent être encensés, tandis qu’elles peuvent être désignées comme des « salopes » ou des « putes ». Le rap est-il misogyne par nature?

Safia Bahmed-Schwartz : C’est une grande question que l’on pourrait également se poser à propos de la peinture classique, ou de la poésie.

On ne peut pas qualifier une pratique ou un médium de sectaire, c’est un art comme n’importe lequel qui est pratiqué par des gens à la pensée différente. Le rap, au même titre que la poésie et la peinture donc, est parfois extrêmement sexiste, voire misogyne.

Cependant, je refuse de stigmatiser les rappeurs, plus que les poètes, les peintres, ou les politiques parce qu’il s’agirait d’une sorte de racisme de classe.

 

On peut donc aimer le rap et être féministe ?

Je crois qu’il n’y a pas qu’une seule forme de féminisme. Selon son expérience et sa vision des choses, chacun a sa façon d’interpréter et d’écouter du rap, et des chansons seront considérées comme plus “écoutables” que d’autres.

A titre personnel, il y a certains morceaux ou rappeurs que je ne peux plus du tout écouter parce qu’ils sont aussi racistes et homophobes.

 

Couverture du dernier EP de Safia Bahmed-Schwartz sorti le 21 mars dernier. Crédit : Melchior Tersen

Couverture de l’EP de Safia Bahmed-Schwartz sorti le 21 mars dernier. Crédit: Melchior Tersen

Malgré des paroles injurieuses, certaines aiment écouter du rap. Comment expliquer cela ?

Sans vouloir parler au nom des autres, j’ai beaucoup écouté Booba, et je n’entendais pas la misogynie parce que je m’identifiais à lui et non aux femmes dont il parlait, y compris lorsqu’il évoquait sa mère.

Cela m’a permis à une époque de me donner de la force, d’avoir une posture viriliste qui me faisait du bien et qui m’aidait à avancer. Aujourd’hui, écouter ses chansons, c’est un peu comme un péché mignon. J’écoute parce que ses sons donnent envie de danser, parce que c’est bien écrit et bien produit.

Revenons à ma comparaison à la peinture: on peut s’émerveiller devant une peinture de maître parce qu’elle est belle, parce que la lumière et les couleurs sont superbes alors que le sujet, une femme, peut être dans une posture rabaissante.

Ce qui me dérange vraiment dans certains morceaux de rap, c’est le fait qu’ils sont accessibles à un jeune public. Je pense par exemple à Tchoin de Kaaris qui me pose un vrai problème! Des enfants de dix ans scandent un hymne misogyne et ça fait froid dans le dos. Hormis cet exemple précis, je crois que nous disposons tous de notre libre-arbitre.

 

Comment expliquer le faible nombre de rappeuses en France ?

Je ne sais pas vraiment… Le seul élément de réponse que j’aurais à cette question, c’est que l’industrie de la musique est de nos jours sexiste et discriminante.

 

Un plus grand nombre de rappeuses permettrait-il de parler autrement des femmes dans le milieu ?

Cela n’est pas certain. Dans l’industrie, ce sont toujours les mêmes qui tirent les fils, et les mêmes mécanismes sociaux qui sont établis. Les unes seraient montées contre les autres, comme l’impose le patriarcat ambiant… 

 

Propos recueillis par Ann-Laure Bourgeois 

 

Safia Bahmed Schwartz vient de sortir son dernier EP, disponible ici.

 

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