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François, 55 ans : « Je vais m’appeler Madame »

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François Soulabaille a 55 ans, et depuis sa plus tendre enfance, il se sent différent. Aujourd’hui, il demande à la justice de modifier son état-civil. Ni homme ni femme, il aime les hommes et les femmes. Les Intelloes l’ont rencontré. Portrait.

Remarquable. La première fois que l’on rencontre François Soulabaille, il est assis au premier rang d’une des tables ronde des Intelloes. Un débat sur les hommes féministes bat son plein, et il demande la parole. Il est brun, sa barbe est taillée, ses ongles vernis. Son pull d’une couleur éclatante,  les bagues qu’il porte à chaque doigt, ses boucles d’oreilles et son collier assortis le font sortir du lot. Lors d’une discussion à la fin de la soirée, il explique qu’il s’apprête à changer de vie. Nos oreilles curieuses et intéressées lui proposent un entretien.

« ‘Vous avez le droit d’être une femme’ serait la plus belle chose que l’on puisse me dire. », explique François autour d’un verre.  À bientôt 56 ans, il va demander à modifier la mention de son sexe à l’état-civil. En effet, le décret n° 2017-450 du 29 mars 2017 autorise ce changement. Cependant, le Droit français ne reconnaît pas le sexe neutre. Pour effectuer la démarche, il suffit de se rendre au Tribunal de Grande Instance le plus proche avec une copie de son acte de naissance. La  présence d’un avocat est facultative. 

Il changera de prénom pour « Isabel »

Mais la démarche de François est atypique. « Il n’est pas question de changer d’apparence physique ni de morphologie. Je l’ai trop fait ; J’accepte mon corps, désormais ». Si la justice l’exige, il changera de prénom pour « Isabel », « à l’espagnol, pour laisser planer le doute ». Le webmaster de l’Assemblée nationale à la retraite, écrivain, militant écolo et féministe, ne s’identifie pas comme transsexuel mais plutôt comme « genderfluid », c’est à dire sans genreet bisexuel. Pour se définir, il explique : « je suis une chatte hétérosexuelle (sic) dans le corps dans un homme lesbienne. Je ne rentre pas dans le cadre ».

À ses 18 ans, le jeune homme qu’il était, aurait aimé faire son coming-out. Il n’a pas pu. « Autour de moi c’était dangereux, j’aurais pu être maltraité. » Son père décède alors qu’il passe les épreuves de son bac de chimie. L’ambiance au domicile familial se tend. Il est le troisième enfant d’une fratrie de cinq. À 9 ans, il se rend compte qu’il n’est ni un garçon, ni une fille. 

Brillant et invisible 

Pour ne pas affoler ses parents, il garde précieusement son secret. Le problème, c’est qu’il est aussi enfant surdoué, atteint de synesthésie. Pour lui, les voyelles sont en couleurs. Personne ne le comprend. François est brillant et invisible, surtout aux yeux d’une mère qui affirme n’avoir jamais voulu de lui. À chacun de ses anniversaires, cette dernière lui récite la même histoire. Alors qu’au printemps 61, elle rêve à sa liberté : travailler – même si son mari refuse -, conduire, se maquiller, elle apprend qu’elle attend un enfant après une intervention gynécologique.

Ce bébé, c’est justement François. Le chirurgien a choisi de ne pas interrompre la grossesse, sans l’avertir qu’elle est enceinte. « Si j’avais su, j’aurais demandé au chirurgien de retirer l’oeuf », répète-t-elle inlassablement à François. Aujourd’hui, celui-ci est toujours ému lorsqu’il relate ces paroles: « J’étais le symbole de sa privation de libertéMa mère n’était pas tendre, elle me battait dès qu’elle était agacée. »

Est-ce pour cela qu’il suit des copains, en 1973,  à une manifestation pour le droit à l’avortement ? Ce sera son premier acte féministe. Puis, à son entrée au lycée, il intègre une cellule anarchiste. Là-bas, François est formé par Helyette Bess, membre de l’organisation d’extrême gauche Action Directe. Avec beaucoup d’admiration, il raconte : « C’était une femme libérée, féministe et indépendante ». Elle aurait pu l’aider à faire son coming-out. « Mais, tous mes potes étaient hétéros et l’homosexualité a été supprimée de la liste des maladies-mentales en 90. Je ne voulais pas qu’on me casse la gueule. »

« Devenir un homme »

François ne correspond toujours pas aux exigences familiales. Après une fugue, sa mère l’envoie de force au service militaire. Les médecins et psychologues le déclarent en bonne santé alors que son IMC de l’époque indique un danger de mort. « J’étais anorexique jusqu’à mes 23 ans. J’en veux à la société, à la médecine, à l’armée… » Quand il revient, François « se range » pour qu’on le laisse en paix. « Devenir un homme, c’était ce que ma mère voulait que je sois, je me suis donc marié en 1984. »

Plus tard, il aura une fille et un garçon. Son union dure vingt-six ans. « Je ne me sentais pas bien. Il me manquait le vocabulaire pour mettre des mots sur mes maux. Je les ai appris plus tard. » Le coupe divorce en 2010. Mais, le décalage entre les deux se creuse en 2006 lorsqu’il adhère au mouvement écologiste. Il y rencontre les communautés gays, LGBT, féministes et tous écolos. Ce n’est qu’en 2013, trois ans après son divorce, que François Soulabaille fera son « coming-out bi ».

Un homme « Féministe free-lance »

Son corps est une oeuvre militante. « J’ai dédié une partie de mon corps à la conscience féministe. » Sur son avant-bras gauche, François s’est fait tatouer une vulve. Au dessus trône un chat noir de sorcière entouré de la devise « tant que tu ne blesses personne, fais ce que tu veux ». Plus haut sur l’épaule, le symbole du féminisme radical. Et enfin, un « NON CONFORME » sur le triceps gauche. Il ajoute : « J’ai aussi fait percé mes deux tétons parce que les femmes n’ont pas le droit de montrer les leurs ».

Dans son appartement du 5e arrondissement parisien, le féministe porte des jupes et des robes ainsi que des collants et des bas. Tous ses habits sont dénichés au rayon femme. « Je suis assez coquet et j’aime la couleur ! ». Il aimerait bien se maquiller les yeux et la bouche et ajoute « mais je suis écolo au départ ! ». Et s’il devait se faire opérer, il choisirait la poitrine mais sans toucher aux hormones : « Un 85 B me suffirait amplement ».

Les différent(e)s compagnes et compagnons de François ne subissent pas la charge mentale. C’est lui qui l’assume sans s’en plaindre. Enfant, il a appris les travaux ménagers et la couture avec sa petite soeur. « Je prends 90% des tâches ménagères. Par exemple, je fais toujours la vaisselle. Et j’aime bien ! » avoue-t-il fièrement.

« Monde d’égalité »

Toujours dans cette idée libertaire, François veut rester un électron libre. « Je me définis comme féministe free-lance ». En discutant avec son ex petite-amie bisexuelle, il comprend que lui aussi a enfin le droit de se revendiquer féministe. « Avant, j’étais comme tout le monde. J’ai du déconstruire les stéréotypes. Je pensais que le féminisme était réservé aux femmes. » Il se rend à des réunions d’associations féministe et n’y trouve pas sa place. Pour autant, il ne lâche pas l’affaire. « Je ne peux pas m’empêcher de militer, je m’agace moi-même. » Il côtoie les membres de La Barbe et milite, entre autres, pour l’association Bi’Cause. François rejoint aussi les idées des féministes sex-positiv.  Il conclut : « le féminisme est un monde d’égalité, mais aussi une lutte de chaque jour, surtout quand on est un homme ».

Retour à la mère 

En 2005, François est appelé à l’aide par ses frères et soeurs. Leur mère fait une rechute d’un cancer. Elle délire. Et il veille sur elle, seul, jusqu’à son dernier souffle. Il résume, de la colère dans la voix : « ma mère m’a tabassé toute mon enfance et ils [ses frères] m’ont demandé à moi de savoir si elle devait mourir ».

Pourtant, il ne lui en veut pas. « J’ai gagné. Elle m’a dit ‘je t’aime’ trois jours avant de mourir. Elle ne l’avait jamais dit, ça a tout guéri. »

Propos recueillis par Judith BOUCHOUCHA

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