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Pour Martin Winckler, les médecins n’ont pas le pouvoir sur le corps des femmes (1/2)

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Nous avons parlé contraception, libido, série TV féministe et violences médicales avec Martin Winckler. Médecin et homme de lettres, auteur de contes pour enfants, d’essais et de romans dont Le chœur des femmes (2009) et Les brutes en blanc (2016), mais aussi animateur d’une chaîne Youtube éponyme, il nous a parlé de la prise en charge du corps des femmes dans le monde médical aujourd’hui.

« Je ne vulgarise pas la gynécologie, je la popularise« , nuance celui qui veut avant tout répondre aux questions des femmes avec « des connaissances scientifiques, pas des opinions ni des jugements de valeur ». Martin Winckler fustige la médecine élitiste et conservatrice à la française, mais aussi les préjugés sexistes qui empêchent un bon suivi des patientes. « Il y a un double problème : les médecins ne croient pas les femmes quand elles décrivent leurs symptômes. Pire, ils ne sont pas habitués à penser de manière scientifique : ils n’envisagent pas les éventualités si on ne peut pas les démontrer« , explique-t-il.

LES INTELLOES publie cet entretien riche et passionnant en deux chapitres. Voici le premier, une mise au point sur la prise en charge du corps des femmes dans le monde médical en France. Le second chapitre se trouve ici. 

Cassiopée : Vous habitez au Québec et vous êtes de passage par chez nous. Que faites-vous en ce moment, M. Winckler ?

Martin Winckler : J’ai été invité à plusieurs conférences qui traitent de la maltraitance médicale et de l’enseignement du soin, suite à la sortie de mon livre Les brutes en blanc.  Je suis aussi invité pour parler littérature, en lien avec mon avant-dernier livre Abraham et fils. Je travaille actuellement sur sa suite intitulée L’histoire de France, qui devrait paraître en septembre.

Ann-Laure : Exercez-vous toujours en tant que médecin ?

MW : Je n’exerce plus depuis fin 2008, date à laquelle je me suis installé au Québec. Comme lorsque j’étais en France, j’ai privilégié l’enseignement et l’écriture, les équivalences pour exercer au Canada étant un parcours du combattant.

Les consultations me manquent, mais cela demande un investissement émotionnel très conséquent. C’est pour ça que je trouve scandaleux le fait que les médecins généralistes ne soient pas bien payés en France. C’est contre-productif, ça pousse les gens à consommer plus plutôt que de leur offrir des réponses à leurs questions tout près de là où ils vivent.  Au Québec, les médecins généralistes ont la même rémunération que les spécialistes !

A-L : Votre dernier livre traite de la maltraitance médicale. Vous avez une chaîne Youtube dans laquelle vous dénoncez les idées reçues sur les règles et expliquez les symptômes qui y sont liés. Estimez-vous faire le travail des médecins en répondant à ces problématiques via une plateforme accessible à toutes et tous ?

MW : J’ai la chance de pouvoir prendre la parole, je donne donc le plus d’informations utiles aux personnes qui m’écoutent, et j’apporte un soutien à celles et ceux qui ne peuvent pas s’exprimer.

Ces vidéos Youtube sont la continuation de mes livres et de mon site sur lequel je publie des articles sur la contraception. Elles s’inscrivent aussi dans la même lignée que ma chronique sur France Inter d’il y a 15 ans, où je répondais à des questions comme : « Que faut-il faire quand on a oublié sa pilule ?« , « Peut-on porter un stérilet quand on n’a pas eu d’enfant ? »

C : Des questions toutes simples que n’importe quelle femme se pose !

MW : Oui, et Youtube peut être un moyen de toucher un public qui ne lit pas, ou très peu. De plus, il faut répondre aux questions des gens avec des connaissances scientifiques, pas avec des opinions, des jugements de valeur ou de l’idéologie.

A-L : Vous vulgarisez donc la gynécologie sur Youtube…

MW : C’est de la « popularisation » plutôt que de la vulgarisation. C’est de la diffusion intelligible. C’est la même chose quand j’écris des romans, je n’utilise jamais des mots que personne ne comprend. La forme du roman est elle-même populaire. Et à ceux qui diront « Oui, mais là,  il vulgarise le truc, il rabaisse le niveau de la médecine », je réponds: « Oh coco, je donne une information que tout le monde comprend, là ! »

A-L : À propos de milieu populaire, les paramètres sociaux des patients sont-ils suffisamment pris en compte par les médecins ?

MW : La plupart des médecins sont recrutés dans les couches hautes de la société, même si ce n’est pas systématique. Il ne vient à l’idée de personne en fac de médecine, que le degré de santé dépend directement du niveau socio-économique du patient ! C’est ça aussi LA mentalité du médecin : pour lui il y a des situations nobles et des situations vulgaires. Ce qui est noble, c’est l’homme blanc, de 50 ans, dans la force de l’âge, qui ressent une douleur thoracique ; ce qui est vulgaire c’est la bonne femme qui vient le voir pour lui dire : ‘J’ai mal pendant mes règles’ ». En tant que médecin je n’ai jamais trouvé vulgaire de voir une femme entrer en me disant « j’arrête pas de dérouiller pendant mes règles ».

Personne ne dit aux médecins : « Les personnes qui ont le plus besoin de vous sont les plus pauvres, les gens les plus riches ont les moyens de se soigner ! » Être gynécologue, ne recevoir que des femmes « éduquées » tous les ans pour leur frottis, c’est réduire les places pour celles qui ont besoin de venir alors qu’elles ont moins les moyens, et pas accès à l’information.

C : Vous dénoncez d’ailleurs le fait que certains soins soient la chasse-gardée des médecins alors qu’ils pourraient être dispensés par des infirmières ou des sages-femmes…

MW : En effet, j’étais un des premiers médecins à faire de la formation à la contraception aux sages-femmes avant qu’elles aient le droit de donner des prescriptions. Des équipes exerçant dans la Sarthe, et qui voulaient conseiller les femmes, sont venues me demander de les former.

Les généralistes, quant à eux, sont sous-formés à la contraception. Alors qu’ils pourraient rendre des services extraordinaires aux femmes ! Elles n’auraient pas besoin de parcourir 50km pour voir un gynécologue !

A-L : Ni d’attendre 6 mois avant un rendez-vous…

MW : Tout à fait. Sans oublier qu’un frottis peut très bien n’être fait que tous les 3 ans ! Si les choses fonctionnaient ainsi, tout le monde serait détendu : les femmes et les médecins. Mais ces derniers veulent garder leurs privilèges. Les gynécologues-obstétriciens français font de l’obstruction à l’accouchement à domicile, ils affirment qu’il doit être supervisé par un médecin ! C’est totalement différent en Grande-Bretagne, où il a été établi par le Collège royal des gynécologues-obstétriciens que les personnes les plus à même de s’occuper d’un accouchement étaient les sages-femmes. Le médecin ne doit intervenir qu’en cas de complication, donc dans 15% des cas. Au Canada par exemple, on peut accoucher seule avec une Doula.

L’accouchement est physiologique, et non pathologique ! Ce n’est pas une maladie. Cela fait seulement 200 ans que les femmes accouchent avec un médecin, faut pas déconner ! Et si on avait besoin d’un médecin pour accoucher, on ne serait pas 7 milliards ! C’est une conception de Blanc riche, et ça me met en colère…

C : Les changements quant au fonctionnement des institutions doivent-ils venir des patients ou du corps médical lui-même ?

MW : À l’époque, les patients atteints du SIDA ont écarté les médecins qui les méprisaient et ont sélectionné ceux q’ils voulaient pour les soigner. Ces derniers ont donc changé de comportement en conséquence !

Les changements ne sont pas venus de l’institution elle-même, mais des individus qui ont fait pression sur le corps médical. S’il y a eu une loi sur l’IVG ce n’est pas parce que les médecins ont dit qu’il en fallait une ! En clair : si les femmes veulent que les médecins changent d’attitude, il faut qu’elles les harcèlent. En France les médecins ont toujours été réticents aux progrès sociaux, parce qu’en tant qu’institution, ils appartiennent aux couches hautes de la société.

Individuellement certains sont très progressistes, mais les structures institutionnelles, elles, sont conservatrices.

C : Les gynécologues doivent-ils parler de sexualité ? Cela fait-il partie de leurs fonctions ?

MW : Oui, et ceux qui disent le contraire sont inexcusables ! Si la fac de médecine ne s’en charge pas, il y a des livres, l’Internet. Je me suis auto-formé à la contraception. Il faut recruter des personnes qui ont le souci des autres, qui vont faire de la formation continue.

Cela devrait faire partie du métier d’un professionnel de santé de tout entendre. Nous sommes liés à la confidentialité et devons pouvoir aider les gens à exprimer leurs questions.

C : Pourtant, le constat que vous faites est loin de correspondre à cette image ! 

MW : Si vous recrutez uniquement des gens de milieux très favorisés, pourquoi voulez-vous qu’ils s’intéressent aux gens qui ne sont pas comme eux ? Il y a donc de grandes chances qu’ils méprisent les gens de milieux défavorisés. Et s’ils les méprisent, ils n’auront pas le souci de leur bien-être, ils vont se montrer supérieur…Si vous recrutez des gens en leur disant « votre objectif c’est de SERVIR le public », vous n’allez pas recruter les mêmes.

A-L : Vous aviez d’ailleurs une idée concernant l’enseignement de la physiologie aux futurs médecins.

MW : Oui. Actuellement on apprend la physiologie à partir d’un corps masculin. Mais si on enseignait aux médecins la physiologie des femmes, on aurait beaucoup plus d’informations sur le ressenti des différentes phases de la vie.

Pour un homme, bon, il y a d’abord la puberté et puis après tout va bien jusqu’à ce qu’il meurt. Alors que les femmes, c’est la puberté, ensuite les rapports sexuels, ensuite la grossesse, ensuite l’allaitement, ensuite une deuxième grossesse, ensuite une IVG, la ménopause…

C : Certaines personnes critiquent-elles la manière dont vous parlez de la médecine ?

MW : L’un des reproches que je me suis entendu faire le plus souvent c’est « Tu es un gourou « . Non, non! Si j’étais un gourou je ferais payer les conseils que je donne par courriel. Je penserais : « Tu ne peux pas partager le savoir, tu ne peux que monnayer ton influence. Si tu as du pouvoir il faut que ça te rapporte quelque chose « . Moi je ne suis pas dans cet esprit-là. Là par exemple, je vous parle mais je plane à 3000 ! Rendez-vous compte : je peux parler de ce que je fais, vous êtes un public participatif et volontaire. Ce qui m’intéresse c’est d’apprendre, puis de redistribuer.

Propos recueillis par Cassiopée Giret et Ann-Laure Bourgeois 

 

La suite de cet entretien passionnant se trouve ici.

 😉

 

 

 

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