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Enquête : la sexualité pendant les règles, un tabou qui résiste

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Dans un contexte de libération de la parole autour des règles, faire l’amour pendant cette période reste tabou. Générant honte, dégoût ou excitation cette pratique relève au plus haut de l’intime.

 

« Je préfère lécher l’anus d’une fille qui sort des toilettes plutôt que de lui faire un cunnilingus pendant ses règles. » À 30 ans, Alexandre* se remémore avec dégoût une mauvaise expérience avec l’une de ses premières compagnes. Pour ce chauffeur de bus, avoir une relation sexuelle pendant les menstruations est impensable. « Au début, la pénétration est plus simple. Puis, ça colle, ça ne glisse plus et la sensation sur le pénis devient désagréable et douloureuse », raconte-t-il.

Alexandre n’est pas le seul. Selon une enquête commandée par Always et Tampax en 2013, sur un panel de 1 007 femmes, 79% d’entre elles cessent les rapports sexuels lorsqu’elles ont leurs règles. Depuis, aucune étude ne s’est penchée sur le sujet, prouvant bien que ce dernier passionne peu les foules.

Libérer les flux menstruels

Pourtant depuis 2015, les flux menstruels se sont affichés fièrement dans le débat sociétal. Dernièrement, trois livres ont été consacrés aux menstrues, dont Ceci est mon sang d’Élise Thiébaut (éd. La Découverte). Ces essais ont permis de réconcilier les femmes avec leur utérus et ont changé le rapport qu’elles ont à leur corps.

Toutefois, « on fait un best-seller avec les intestins, pas avec les règles », commente l’auteure, faisant référence au livre à succès de l’Allemande Giulia Anders. Malgré une belle couverture médiatique, les ouvrages sur le sujet se sont peu vendus : 5 000 exemplaires(1)pour le Grand Mystère des règles de Jack Parker et 1 500(2) pour Sang Tabou de Camille Emmanuelle. L’interdit de la sexualité, abordé dans ces deux ouvrages, fait lui l’objet de peu d’études. 

Les règles sont pourtant un phénomène naturel : les femmes les ont environ 450 fois dans leur vie. Chaque mois, la muqueuse utérine qui sert à accueillir un éventuel embryon, s’auto-détruit. On estime qu’une femme est ménopausée entre 45 et 55 ans. Cependant, la desquamation de la muqueuse utérine peut être « vécue comme de l’ordre du pourrissement », analyse Isabelle Braun-Lestrat, psychologue-sexologue, vice-présidente du Syndicat national des sexologues cliniciens. Un dégoût donc, qu’éprouvent certaines femmes dès l’adolescence et que ressentent aussi certains hommes.

Cunnilingus-vampiricus

Pour quelques-uns, la vision du sang menstruel est rédhibitoire, y compris dans un rapport sexuel. Clément, 25 ans, informaticien, témoigne : « Je n’ai jamais essayé et je m’y refuse. L’idée d’avoir des rapports ensanglantés me dérange. » Pour Pierre, Dimitri* et Simon, il n’y aucun obstacle à avoir des relations sexuelles avec une partenaire demandeuse, même pendant les règles. « Sauf s’il y a trop de sang les premiers jours, ça ne me dérange pas », affirme Simon, 25 ans, artiste. Néanmoins, tous refusent de pratiquer un rapport buccogénital : le « cunnilingus-vampiricus » comme le surnomme Élise Thiébaut. Dimitri, 32 ans, commercial, se justifie : « Si j’aperçois la ficelle du tampon, ça me fait redescendre immédiatement. »

Certaines femmes ressentent une hausse de leur libido pendant la ménorrhée. Justine*, 23 ans, étudiante, affirme : « C’est une période propice à mon épanouissement sexuel. » L’utérus est plus détendu et la pénétration est plus simple car le vagin est lubrifié par le sang et la cyprine.

Héloïse, 24 ans, étudiante, en couple depuis trois mois avec sa copine, confirme que son degré d’excitation est plus fort pendant la période des menstruations. « Quand tu désires quelqu’un et que tu as envie de faire l’amour, les règles n’influent pas la décision », commente-t-elle. La sexualité pendant les règles dans les couples lesbiens est-elle moins taboue ? Pas sûr. « Comme on connaît nos corps, il est facile de comprendre ce que ressent notre partenaire et donc d’en parler », explique Émilie, 22 ans, étudiante en arts, bisexuelle. Mais tout dépend du rapport que l’on a à ses fluides menstruels. De surcroît, « l’interdit est excitant », affirme Laura Beltran, psychologue-sexologue et co-auteure de Les femmes et leur sexe (éd. Payot).

Bassin rempli de liquide rouge, pouvant illustrer les règles

© Caroline Bertolini

Impureté et souillure

Les trois religions monothéistes ont contribué à créer un climat d’anxiété autour du sexe pendant les règles et ont prohibé cette pratique.

Dans la religion juive, le quinzième lévitique de la Torah contient un passage très explicite à ce sujet : « Lorsqu’une femme éprouvera le flux, elle restera sept jours dans son isolement, et quiconque la touchera sera souillé jusqu’au soir.» Le christianisme n’est lui pas en reste : le lévitique 15 de la Bible parle « d’impureté » pour qualifier les femmes réglées. Enfin, le Coran, dans sa deuxième sourate au verset 222, préconise aux hommes de s’éloigner des femmes « pendant les menstrues » car « c’est un mal ». Des mots extrêmement peu valorisants pour les femmes donc, qui interdisent totalement d’avoir des rapports sexuels pendant cette période. Saïd, 22 ans, étudiant affirme : « La sodomie et la pénétration vaginale pendant les règles sont formellement interdites dans la religion musulmane. Je ne m’y aventurerai pas.« 

Pourtant, pour Delphine, institutrice de 48 ans, mariée à un rabbin, la période des règles est synonyme de repos et de soulagement, car elle n’a pas de relations sexuelles avec son mari. « Ça fait du bien ! », s’exclame-t-elle. Avant de pouvoir rejoindre le lit matrimonial, elle doit attendre la fin de l’écoulement sanguin et compter sept jours en plus. Enfin, elle doit se rendre au mikvé – petite piscine, ndlr. – pour se purifier. Une série de rituels destinés à s’assurer qu’elle est débarrassée de toute souillure. En 2018, ce procédé semble bien néandertalien, lorsque l’on se remémore que les règles permettent aux femmes d’avoir des enfants et font l’objet d’un enseignement dès le collège. 

Devoir conjugal

Delphine n’est pas la seule pour qui la période des règles permet d’échapper au « devoir conjugal ». Charline, 24 ans, vendeuse explique : « Je me sens obligée de faire l’amour avec mon copain au moins une fois par semaine, sinon il me fait la tête. Pendant mes règles, il me laisse tranquille. » Pour Laura Beltran, il existe peu de raisons légitimes de refuser une relation à son compagnon ou sa compagne : « Les céphalées et les menstruations sont considérées comme des excuses valables aux yeux des hommes. »

L’absence d’activité sexuelle pendant les règles résulte également de l’image que les femmes ont d’elles-même pendant cette période. « Quand j’ai mes menstrues, je me sens sale et pas désirable », raconte Laura, 24 ans, rédactrice. Associée à la peur de tacher ses vêtements ou ses draps, l’odeur prend elle aussi une place importante dans le refus d’avoir une sexualité pendant les périodes. Charline ne supporte pas « ce que ça sent ». D’après Élise Thiébaut : « Nos sens sont altérés, nous vivons dans un univers où tout doit être recouvert de parfum. » Une certaine vision idéaliste du corps de la femme résiste dans la société actuelle. « Mais le sexe ne sent ni la rose ni la violette ! », s’amuse-t-elle. Camille Emmanuelle va dans le même sens : « Il ne faut pas se priver de sexe pour des questions hygiénistes. »

Perte de la virilité

Mais les  croyances autour des règles vont jusqu’à affirmer que les menstrues véhiculent des maladies. Sur le forum bladi.info, ‘MarxIslam’ affirme que le sang menstruel « représente un danger pour la santé de l’homme : elle peut entraîner des maladies vénériennes ou la stérilité ».​ Sur Doctissimo, ‘fre71gm’ s’inquiète de la transmission du VIH par le sang des règles lors d’une simple caresse, sans pénétration et avec un pantalon. Photo à l’appui. Dans Histoires du sang (éd. Perrin), Gérard Tobelem raconte que lorsqu’un enfant roux naissait, cela voulait dire qu’il avait été conçu pendant les règles. Taous Merakchi alias Jack Parker, créatrice du blog  passionmenstrues.com, rapporte dans son essai que, dans certaines cultures, les hommes « sont contaminés, impurs et perdent leur précieuse virilité en entrant en contact avec le sang menstruel ».

Pourtant, « le tabou de la sexualité pendant les règles associé au tabou de l’inceste a permis l’explosion démographique », explique Elise Thibéaut. L’ « impureté » de la femme pendant ses périodes et les relations consanguines éliminées, les nouveaux-nés seraient donc en bonne santé. Par ailleurs, il n’existe aucune « contre-indication médicale » à faire l’amour pendant les règles comme le confirme Isabelle Braun-Lestrat.

Les femmes – et les hommes – qui s’autorisent à faire l’amour pendant les règles se sont libérés d’une certaine pression sociale, bien que beaucoup s’y refusent encore. En levant le tabou sur cette pratique, il existe le risque de créer une nouvelle injonction, celle d’avoir une sexualité épanouie tout le temps, y compris pendant les bouleversements que connaît le corps féminin. « Il faut laisser les femmes se libérer comme elles en ont envie », énonce Jack Parker.

Judith BOUCHOUCHA avec Ann-Laure BOURGEOIS 

 

* Les prénoms ont été modifiés.
(1)  Source : éditions Flammarion
(2)  Source : éditions La Musardine

Remerciements à Laura Beltran, Sophie Barel, Cluny Braun, Isabelle Braun-Lestrat, Marion Coville, Mounia El Kotni, Camille Emmanuelle, Nordy Granger, Taous Merakchi, Élise Thiébaut et à toutes celles et ceux qui ont témoigné.

1 commentaire

  1. Pingback: France Carp: parlez de votre corps, vous pouvez le faire sans tabou et sans vulgarité !

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