La chronique de la prof

Adopte des lettres

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LA SEMAINE DERNIERE, désespérée de ne pas trouver l’âme sœur, je me suis inscrite sur un site de rencontres. Mon inscription s’est effectuée dans le plus grand des secrets : j’avais honte qu’on découvre que j’avais renié, en quelques clics, 5 ans de cynisme froid envers ce genre de méthode. Mais une autre peur s’est immiscée dans mon petit cerveau de pimbêche, alors que je remplissais mon profil : hors de question d’y croiser un élève (certains d’entre eux ont vingt ans, ou plus) ou un parent d’élève au risque de me forger une réputation A VIE.

« Mon film préféré ? Fast and furious 4 »

J’ai donc pris un ensemble de précautions. J’ai d’abord choisi un pseudo, arborant le prénom sexy de « Ginette ». Au moins, le mec qui voudrait me parler serait motivé et plein d’humour, pensai-je. J’ai changé le nom de mon lieu d’habitation. Puis j’ai sélectionné une photo de profil sur laquelle on me verrait « de loin », « un peu mais pas trop » afin de passer inaperçue auprès de l’ennemi. J’ai enfin rempli ma page d ‘informations ridiculement communes et insignifiantes : oui, j’aime la nourriture japonaise et indienne. Oui, je tolère la fumée, je pratique des sports, mon film préféré est Fast and furious 4, et j’aime les dîners entre amis. Je ne sais pas trop pourquoi ni comment, mais des dizaines de mecs se sont intéressés à ma page dès le lancement de celle-ci, et j’entamai donc une conversation avec certains d’entre eux. A cette occasion, j’annonce que je suis enseignante.

« salu, sa va ? »

Je fais alors face à différentes réactions. Le mec qui habite dans la région va d’abord demander dans quel lycée j’enseigne ; je lui annonce qu’il ne m’est pas possible de lui révéler mon lieu de travail (« Eh ! Inès ! Devine qui j’ai rencontré sur internet ! Ta prof de français ! »). Il se vexe, et dégage. Le second joue la carte de l’humour épais : « J’espère que tu ne me mettras pas d’heure de colle pour une faute d’orthographe, hein, *clin d’oeil* ». Je fuis. Le troisième, « salu, sa va ? », ne répond plus. Le dernier tente de capter mon attention, d’établir un semblant de discussion et me cite les romans qu’il a lus en quatrième. Je lui réponds que ma sœur est caissière et qu’on ne lui récite pas pour autant le nom de tous les produits achetés la veille. Il rétorque que j’ai du caractère. Une façon de dire que je suis désagréable, je suppose.

Peser ses mots seulement pour demander si l’on baise

Soyons clairs. Je ne pense pas que trouver l’amour soit plus difficile pour une prof que pour une autre. Mais il est certain que les sites de rencontre ne sont pas faits pour moi. Je vis dans le monde de l’écrit ; chaque mot, chaque tournure syntaxique, chaque expression sera analysée, décortiquée, savamment commentée. Même la plus irréfléchie des tournures fera l’objet d’une dissection précise. Et, même si j’aimerais prétendre le contraire sans mentir, chaque erreur d’orthographe est inconsciemment notée, quelque part, dans le petit calepin de mon cerveau. La danse nuptiale des sites de rencontre ne me convient pas car les hommes qui nous écrivent ne sont ni poètes, ni écrivains, et ne pèsent leurs mots que pour demander de façon métaphorique et fort peu subtile si l’on baise. Et force est de constater que seule la prose de Louis Aragon, Claude Louis Combet ou un autre prof de lettres pourrait me séduire : le premier est mort, le second est fort étrange et le dernier m’a larguée il y a quelques semaines.

Je me désinscris au plus vite

Assurément, rien ne vaut le jeu des regards, le mouvement des corps, le son de la voix, pour dire à l’autre, de façon spontanée et non superficielle, qu’il nous plaît (ou non). Je décidai donc de me désinscrire au plus vite, de me munir de mon meilleur atout, c’est-à-dire mon amie A*** et de retourner à la bonne vieille Mécanique Ondulatoire, bar de tous les possibles : là-bas, au moins, mojito rime avec pécho.

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